Conférence-débat

Professeur Lombeya : «l’intellectuel congolais doit se débarrasser du prêt-à-penser occidental»

Le professeur Sénateur Lombeya Bosongo a été l’orateur d’une conférence-débat organisée par l’Institut International Africain présidé par Monseigneur Laurent Monsengwo Pasinya, le dimanche 11 janvier 2009. Développant le thème « De la politique et de l’intellectuel africain », l’orateur a conclu par un appel à l’intellectuel congolais à se débarrasser du « prêt-à-penser » occidental. Ce « prêt-à-penser », à-t-il dit, est un ensemble d’idées reçues, concepts et méthodes d’approches mis au point par l’Occident pour son intérêt et dans lequel il a tenté d’embarquer toute la planète à son profit.

D’entrée de jeu, le professeur Lombeya Bosongo Likund’elio annoncera qu’il allait jeter plusieurs pavés dans la marre. Promesse tenue par un développement systématique du thème avec un accent particulier sur le rôle de l’intellectuel congolais dans la société.

En effet, il indiquera que le politique dont il parlait était l’homme qui exerce une parcelle de pouvoir dans la société globale. Tandis que l’intellectuel est l’homme de réflexion dont les idées éclairent toute la société y compris le politique. Mais, dans leur relation à travers les âges, il est apparu que les politiques ont souvent instrumentalisé les intellectuels pour justifier et expliquer leurs agissements parfois peu recommandables. Il citera à titre d’exemple le docteur Goebbels, le propagandiste d’Adolphe Hitler.

Chez les politiques chargés de gérer la société globale, il existe aussi des perversions. Il s’agit de la criminalisation politique et de la criminalisation économique. La criminalisation politique dont le stade suprême est la dictature a lieu quand les détenteurs du pouvoir font tout et n’importe quoi pour conserver le pouvoir politique. La criminalisation économique s’observe quand les détenteurs du pouvoir s’approprient des richesses de la communauté et procèdent à une distribution injuste et illégitime sans rapport avec le mérite ou le travail.

 

Au service du capital

Recourant à l’histoire de l’Afrique, il démontrera que la criminalisation de la politique a des sources internes et externes. A partir du XVème siècle, l’esclavage à grande échelle est le fait des puissances étrangères qui ont utilisé la violence. Mais, très vite ils ont pris des supplétifs locaux dans les pouvoirs coutumiers et des individus. Ceux-ci ont perpétué la férocité et la violence de leurs maîtres sur leurs compatriotes.

Ce système a continué durant la colonisation et après la colonisation par le système néo-colonial. La période de la guerre froide constitue une transition entre la colonisation et la mondialisation. L’idée-force retenue de cette partie du discours est le phénomène du « capita », symbolisé à l’époque par les chefs coutumiers, force publique et autres auxiliaires du pouvoir colonial d’hier et qui, à ce jour, ont été remplacés par le gouvernement, le Parlement et l’appareil judiciaire, qui jouent tous le même rôle au profit du pouvoir dominant.

Les rapports dominants – dominés n’ont pas changé. La mondialisation n’a pas modifié les rapports de force car la division du travail instaurée depuis la colonisation est d’actualité. La tactique actuelle a repoussé la violence en privilégiant la domination des esprits.

 

La domestication des intellectuels

Le remarquable exposé du sénateur et ancien gouverneur de la province Orientale est apparu à certains comme un réquisitoire contre les intellectuels africains et congolais. En fait, il s’agissait d’une saisissante démonstration de la tragédie de l’intellectuel congolais.

Les règles du jeu de l’économie mondiale de notre époque sont rédigées par les institutions financières internationales conçues par l’Occident : FMI, SFI, Banque mondiale, OMC et autres ? Et l’économie congolaise n’est qu’un appendice de l’économie occidentale tandis que les entreprises congolaises ne sont au bout du compte que des établissements de sociétés occidentales.

Pour pérenniser ce système, les Occidentaux ont domestiqué les intellectuels africains et congolais. Tous les concepts utilisés par nos intellectuels sont produits par les Occidentaux : démocratie, minorité, gender etc. au plan politique et libéralisme, lois du marché, PPTE, PMURR, 5 chantiers etc., au plan économique sont les fruits des intellectuels étrangers.

En un mot comme en mille, les intellectuels africains et congolais sont des consommateurs des idées produites ailleurs. Ils n’ont produit aucun projet de développement prenant en compte les réalités propres et les besoins de la RDC. Ils n’ont pas réussi à produire une théorie du développement pour notre pays. Devant cette triste réalité, le professeur Lombeya Bosongo a constaté que nous n’avons pas d’intellectuels au Congo car, nous n’avons pas une pensée propre à nous. Ce sont les autres qui réfléchissent pour nous et nous fournissent ce « prêt-à-penser » que nous sommes fiers de répéter.

 

Des états généraux de la science

Face à la critique des autres qui affirment que les Africains refusent d’entrer dans l’histoire, ou d’écrire leur propre histoire, il existe des solutions.

Le sénateur Lombeya propose des instances motrices de l’histoire que nous devons investir pour nous approprier notre destin. D’abord l’instance économique. Il nous faut sortir des pensées et suggestions qui viennent des institutions internationales. Cette économie pensée par les autres n’est pas en notre faveur, elle est extravertie.

Ensuite, il nous faut des instruments culturels et propres. C’est-à-dire des moyens et valeurs nous permettant une perception de la réalité qui nous entoure. D’où la pertinence des états-généraux de l’économie, pourquoi pas de la science pour passer au crible toute la superstructure de l’économie et du politique.

Et, enfin, l’instance politique où des groupes porteurs (personnes exerçant le pouvoir dans n’importe quel secteur) doivent avoir des ambitions de conquête et de sécurisation de l’intérêt national et des idéaux congolais.

L’exposé du professeur Lombeya a impressionné les nombreux auditeurs réunis en la grande salle de culte de la Cathédrale Notre Dame du Congo. Le modérateur de la conférence, le professeur Kabeya Tshikuku a dû fournir un effort herculien pour synthétiser et simplifier l’exposé d’une rare densité. « Chaque mot, phrase ou paragraphe de cet exposé a tout son sens », a commenté le modérateur qui est un économiste de renom.

L’archevêque de Kinshasa et patron de l’Institut international africain, Mgr Laurent Monsengwo a qualifié de « provocateur » le discours du professeur Lombeya. Il a néanmoins retenu l’essentiel de l’intervention à savoir la nécessité d’abandonner le prêt-à-penser occidental et d’éviter l’instrumentalisation de l’intellectuel par le politique. Il a aussi promis une publication du texte de l’exposé dans un recueil reprenant toutes les conférences tenues à l’ITA.

Mayonde Kolongo