Malgré les facilités accordées pour son importation
Le ciment toujours plus cher sur le marché
De
quarante à cinquante dollars qu’il a atteint, le
prix du ciment nage à ce jour entre 23 et 30 dollars
dans les points de vente de Kinshasa. Les
allégements fiscaux accordés aux cimentiers pour
importer cette denrée ne servent pour l’instant
qu’aux importateurs et distributeurs qui y tirent
des gros bénéfices sur le dos de l’Economie
nationale.
La pénurie tant déplorée du ciment a été accentuée
par la fermeture momentanée de l’usine de la
cimenterie de Lukala dont les installations ont été
fortement endommagées par les pluies diluviennes qui
s’étaient abattues sur la province du Bas-Congo vers
le premier trimestre de l’année qui vient de se
terminer. Pour les professionnels du bâtiment ou
pour les petits entrepreneurs, la crise du ciment a
des origines beaucoup plus lointaines et comporte
des conséquences incalculables en termes de chiffres
d’affaires, de mains-d’œuvre ou carrément en termes
d’accès des nouveaux propriétaires à leurs maisons.
S’il est vrai que l’économie nationale repose
essentiellement sur le secteur minier et le
bâtiment, il y a lieu de tirer la sonnette d’alarme
et de rechercher des voies et moyens pour sortir de
cette pénurie car, avec la crise financière mondiale
qui a ralenti les exportations minières, l’industrie
du ciment peut, si elle est en bonne santé,
contrebalancer les pertes minières. Mais étant donné
que le bâtiment est tributaire de l’offre du ciment,
force est de constater que ce secteur patauge, et
risque de patauger pour longtemps, dans la mesure où
aucune solution quant à l’offre du ciment, ne pointe
à l’horizon.
L’Assemblée nationale, soucieuses de relancer ce
secteur, a eu à mettre en place, le 21 octobre 2008,
une cellule de réflexion sur la problématique de
l’industrie et du commerce du ciment dont les
conclusions ont été divulguées aux députés nationaux
pendant la clôture de la session extraordinaire de
décembre 2008. Cette cellule dirigée par le
professeur Katanga Timothée, a stigmatisé dans son
rapport le désordre constaté dans le circuit de
distribution du ciment qui serait l’une des causes
de la pénurie du ciment sur le marché. Le désordre
serait entretenu par une structure de distribution
comportant plusieurs intervenants dont certaines
catégories seraient constituées des personnes
malintentionnées aux pratiques commerciales
douteuses.
Le consommateur congolais du ciment est victime de
la structure de distribution de ce produit qui est
constituée, selon l’arrêté n° 019/CAB/MIN.ECONAT&COM/2008
du 13 septembre 2008 du ministre de l’Economie
nationale et du Commerce, de trois catégories
d’intervenants, à savoir les producteurs, des
distributeurs agréés et les consommateurs. Cet
arrêté, pris pour stabiliser le secteur de
distribution, n’a pas réussi à améliorer la
distribution. En effet, malgré l’élimination dans ce
circuit, des grossistes qui étaient des
intermédiaires entre les producteurs et les
détaillants, des nombreux abus subsistent qui font
que le ciment produit localement n’est pas toujours
mis facilement à la disposition des consommateurs.
La faute incombe, selon les conclusions du rapport,
aux distributeurs agréés du ciment, considérés comme
des véritables spéculateurs. Selon cet arrêté;
ceux-ci ont l’obligation d’avoir des dépôts à
travers toute la ville en plus du fait qu’ils sont
agréés par les producteurs et doivent satisfaire à
des conditions contraignantes pour être admis dans
cette catégorie. Or, le constat fait sur le terrain
renseigne que les distributeurs agréés sont loin de
respecter les mécanismes prévus dans cet arrêté. Sur
la centaine des distributeurs recensés au ministère
de l’Economie nationale et du Commerce, deux tiers
se concentrent à Kinshasa et une partie non
négligeable est constituée des «recommandés» et
autres opportunistes qui n’ont aucune expertise dans
la distribution du ciment. L’opacité de l’agrément
des distributeurs par les producteurs encourage le
phénomène des «recommandés» puisque le trafic
d’influence est très présent dans l’octroi de cet
agrément. La cellule de réflexion de l’Assemblée
nationale n’a pas mis les gants pour dénoncer la
présence de ces recommandés peu recommandables dont
l’identité n’a pas été dévoilée. Les distributeurs
agréés sont accusés de rétention de stock afin de
spéculer sur le ciment. Or, la rétention de stock
est un crime économique réprimé par les règles du
commerce. L’offre, qui était déjà déficitaire par le
fait de la faiblesse des producteurs, est devenue
plus qu’inquiétante à cause de ces pratiques qui
permettent à des privilégiés de s’enrichir. Ces
distributeurs sont même accusés, pour certains, de
frauder le fisc, ce qui est une attitude
anti-patriotique flagrante.
Si la liste de ces distributeurs défaillants n’a pas
été dévoilée, ce qui contribue à entretenir le flou
sur l’ensemble des membres de cette catégorie, la
cellule de réflexion de l’Assemblée nationale n’a
pas manqué pour autant de formuler une série de
recommandations, à savoir, pour le ministre de l’Economie
et du Commerce, de faire en sorte que les industries
productrices du ciment ne vendent leur produit
qu’aux distributeurs agréés et en règle vis-à-vis du
fisc. Une autre recommandation faite au Gouvernement
a été celle de lui demander de mettre fin au système
des gros distributeurs qui est le terreau des
«recommandés» et de décourager leurs parrains ou
mandants.
Il a également été demandé au gouvernement de
prendre toutes les dispositions pour mettre hors
d’état de nuire les distributeurs mafieux et les
traduire en justice.
Toutes ces mesures proposées vont totalement
bouleverser l’establishment et les réseaux qui se
sont solidement ancrés dans le circuit de
distribution du ciment. Comment serait-il possible
de mettre fin, dans la pratique, au système de gros
distributeurs lorsque l’Etat est totalement exclus
dans leur agrément qui incombe exclusivement aux
producteurs. Les liens risquent d’être trop étroits
entre producteurs et certaines personnes influentes.
Celle-ci disposent parfois de la clé de solution à
certains problèmes auxquels peuvent être confrontés
les producteurs. Cet étroitesse des liens est très
dangereux et est à la base de l’opacité et du
clientélisme qui prévalent dans ce circuit. Pour y
mettre fin, il faudra penser à des formules
originales qui placeraient directement les
producteurs face aux consommateurs.
Charles Mukonkole