Dominique Strauss-Kahn : «Les financements du Fmi aux côtés des contrats chinois sont possibles, mais pas certains»
Le patron du Fonds Monétaire International, Dominique Straus-Khan, arrivé samedi à Kinshasa pour un séjour de 2 jours, a rencontré hier dimanche au Palais de la Nation le président de la République, Joseph Kabila et à l’Hôtel du gouvernement, le 1er ministre Adolphe Muzito. Avec les deux hautes autorités du pays, le directeur général du Fmi a échangé sur les derniers problèmes qui empêchent à ce jour la conclusion d’un accord entre l’institution de Bretton Wood et le gouvernement congolais. Cet accord devrait aboutir à la suppression d’une partie de la dette extérieure congolaise, et au déblocage de nouveaux financements de son institution pour soutenir la balance de paiement de la Rdc dans le cadre d’un nouveau programme qui doit être signé par les deux parties.
De la rencontre avec les deux têtes de l’exécutif congolais, le numéro un du FMI a souligné avoir parlé du devenir économique de la Rdc où, selon Dominique Straus-Khan, beaucoup d’opportunités s’offrent désormais avec le retour de la sécurité dans le pays. Concernant les rapports avec son institution, il a soutenu qu’on a fait des pas en avant, mais il reste quelques problèmes à régler. Concernant le financement attendu du Fmi par la Rdc en même temps que Kinshasa poursuivrait les contrats chinois, l’homme d’Etat français du Fmi a souligné que cela est possible, mais non pas certain.
Le directeur général du Fmi, Dominique Straus-Khan, a eu aussi des entretiens avec les membres de la commission interministérielle de suivi des programmes avec les institutions internationales, ainsi qu’avec la société civile et le patronat congolais. Il a eu aussi un échange de toasts dans la soirée avec le Premier ministre au Grand Hôtel Kinshasa en présence des corps constitués et du corps diplomatique accrédité à Kinshasa. A son arrivée à Kinshasa le samedi dernier, il a expliqué à la presse l’objet de sa visite : « Le Congo est l’un des grands pays d’Afrique qui a connu des difficultés, notamment des conflits, et qui a besoin de ce que la communauté internationale se mobilise pour fournir des ressources. Tout ça est en discussion. Nous ne sommes pas très loin d’aboutir à l’accord qui permettra au Fonds monétaire de fournir des ressources au Congo, en même temps de mettre en marche le processus qui permettra de faire disparaître une large partie de la dette du Congo. Tout ça devrait plutôt constituer de bonnes nouvelles… Je ne viens pas dans une mission de négociation. Ce n’est pas mon rôle. Ce sont mes équipes sur place qui négocient. Mais je viens essayer de voir comment les derniers problèmes peuvent être résolus.»
Comme l’a déclaré encore à la sortie de l’audience auprès du président de la République, les détails sur les points qui restent à clarifier seront discutés par les experts des deux parties avec l’espoir qu’ils aboutissent.
T.L.

 

Les Congolais tiraillés entre les contrats chinois et le FMI

La visite à Kinshasa de Dominique Strauss Kahn suscite plus de spéculations que celle du président Sarkozy lui-même. En effet, les Congolais espèrent que le directeur du FMI réussira à concilier deux projets jusqu’à présent contradictoires : permettre au pays d’atteindre enfin le « point d’achèvement», qui signifiera un allègement substantiel du paiement des intérêts de la dette et accepter les «contrats chinois », essentiels pour le développement des infrastructures, (routes, hôpitaux, écoles, logements sociaux) et le démarrage des « cinq chantiers » de la reconstruction.
Sur le plan technique, en dépit de la crise financière et de la chute des prix des matières premières, le Congo estime qu’en juin prochain, il aura rempli les conditions requises pour que ses principaux créanciers consentent à effacer une partie substantielle de la dette, soit 6,3 milliards de dollars. Le service de cette dette absorbe chaque mois quelque 40 millions de dollars, une ponction qui freine le financement des secteurs sociaux (santé et éducation) et celui de la sécurité, essentiel à la stabilisation du pays.
Du point de vue de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire international, deux points continuent à poser problème. Le premier, ce sont les dérapages en matière de dépenses militaires. Elles ont augmenté en 2008 à cause de la guerre menée dans l’Est du pays, des opérations de désarmement des rebelles rwandais et finalement, de l’intégration des militaires du CNDP (Conseil national pour la paix et le développement, le mouvement de Nkunda) au sein des forces gouvernementales. Sur ce point, la Belgique, par la voix de Charles Michel, ministre belge de la Coopération, a fait observer qu’on ne pouvait à la fois inciter le Congo à désarmer les FDLR et à intégrer les groupes armés, et le pénaliser pour le coût de ces opérations.
L’autre point litigieux est beaucoup plus sensible : les Occidentaux, y compris la Belgique, estiment qu’on ne peut consentir un allègement substantiel de la dette congolaise alors que, dans le même temps, Kinshasa se réendetterait auprès de la Chine, en accordant la garantie de l’Etat aux contrats passés avec les sociétés chargées de réaliser les travaux d’infrastructures.
Du côté congolais, Raymond Tshibanda, ministre de la Coopération internationale, insiste sur la complémentarité de la remise de la dette et du développement des infrastructures : «dans la plupart des cas, lorsque les pays pauvres accèdent au « point d’achèvement » et bénéficient de remises de dettes, les sacrifices consentis ont été tels qu’ils n’ont plus les moyens de réaliser des investissements importants, de faire redémarrer leur économie. Nous, nous voulons les deux : le soulagement financier ira de pair avec le développement de routes et des chemins de fer, ce qui bénéficiera à la relance de toute l’économie et générera de nouvelles ressources… »
De son côté, Pierre Lumbi défend becs et ongles les contrats passés avec la Chine : «étant ministre chargé des infrastructures, c’est moi qui suis allé à Pékin négocier le financement des travaux que je m’étais engagé à réaliser. Il s’agît d’accords de troc : en échange de grands travaux, que seules les entreprises chinoises ont la capacité de réaliser dans les délais requis et à prix compétitif, le Congo s’est engagé à permettre l’exploitation de ressources minières, à raison de 9 millions de tonnes de cuivre et de 200.000 tonnes de cobalt. Si les réserves actuellement connues ne nous permettaient pas de tenir nos engagements, d’autres prospections seraient entreprises. Nous trouverions d’autres moyens de financement, des terres agricoles par exemple. L’Etat, de toutes manières, ne donne sa garantie qu’en troisième ou quatrième position. Alors qu’en ces temps de crise financière, les Etats occidentaux s’engagent massivement aux côtés de leurs banques, pourquoi l’Etat congolais ne pourrait-il encourager le développement du pays ? »
Lumbi cite en exemple l’époque coloniale : «en 80 ans, la Belgique a réussi à financer le formidable développement du Congo, de ses villes, de ses voies de communication, uniquement grâce aux ressources naturelles du pays. Pourquoi les Chinois ne pourraient-ils pas faire de même?» Pour lui, les contrats chinois sont doublement avantageux: «en plus des réalisations prévues, ils nous rendent éligibles à la coopération chinoise, aux prêts préférentiels sur trente ans. Cependant, les intimidations n’ont pas manqué : outre les pressions exercées sur le plan intérieur, au niveau de l’Assemblée nationale par exemple, les représentants du FMI sont allés jusqu’en Chine pour tenter de bloquer les crédits, ou d’imposer une « coopération triangulaire » dans laquelle ils seraient partie prenante. »
A Kinshasa, l’ambassadeur de Chine, M. Zechian Wu s’exprime dans un français châtié, digne d’un ancien élève de l’ENA (Ecole nationale d’administration) à Paris. Sans langue de bois, il dénonce la « mauvaise foi » manifestée par le FMI : «lors de la négociation des contrats de joint ventures, nous étions parfaitement conscients du fait qu’il fallait absolument éviter que le Congo contracte de nouvelles dettes. En réalité, c’est la Chine qui a pris tous les risques : si les mines actuelles ne suffisent pas, nous investirons dans de nouvelles prospections et c’est l’Eximbank chinoise qui les financera… »
Dans une langue fleurie, le diplomate répète que la Chine, «n’est pas un pays agressif et veut être amie avec tout le monde». Sans y toucher, il glisse cependant «qu’il est contradictoire de voir les institutions internationales et les pays occidentaux s’intéresser aux réserves financières de la Chine, qui est le premier partenaire économique de l’Union européenne, et tenter en même temps de nous bloquer en Afrique et plus particulièrement au Congo… »Et de conclure, avec une soudaine fermeté : «ces contrats sont irréversibles, nous n’allons pas reculer, et les Congolais non plus… »
Après la visite de Dominique Strauss Kahn à Kinshasa, le «club de Paris », qui rassemble les principaux créanciers du Congo, devrait se réunir en juin prochain. Alors que les Français adoptent une position souple, que les Belges recherchent une solution de compromis, les Américains, plus durs, ont déjà fait savoir qu’avant de consentir à une annulation de la dette congolaise, ils exigeraient la revisitation des contrats chinois…
Colette Braekman/Le Soir




 



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